Nos principes pédagogiques
et artistiques
Milieux sensibles est un espace d’expérimentations artistiques et pédagogiques où dialoguent les arts et les sciences. Les projets prennent plusieurs formes :
dispositifs, performances, rencontres, enseignements, spectacles, concerts, textes. À partir d’expressions artistiques, - danse, théâtre, dessin, musique, écriture, l’objectif est de décrypter le monde contemporain en reliant notre sensibilité à nos capacités d’analyse, et de connecter l’intime et le politique.


Notre esprit
Nos projets sont immersifs et mettent en œuvre une conception de la médiation culturelle comme acte créatif et politique, lieu de rencontre entre mondes sociaux, lieu de synergie entre différents modes d’appréhensions du réel, lieu de transformation.
Milieux sensibles créé des performances immersives et participatives, des agoras sensibles, où la parole est déclenchée par des œuvres, - danse, musique, dessin, théâtre, et approfondie dans des débats collectifs, ponctués d’apports théoriques, d’ateliers et d’expressions artistiques.
Comment s’aimer en égaux dans une société patriarcale, partager du commun entre différentes spiritualités, transformer le passé colonial, penser l’argent, vivre en respectant la nature, concevoir la place des enfants ?
« Il n’est pas d’œuvre d’art qui ne fasse pas appel à un peuple qui n’existe pas encore. »
Gilles Deleuze,
conférence au collège de France
sur la création artistique en 1987
« L’art est à la vie ce que le sommet de montagne est à la terre. »
John Dewey,
L’art comme expérience
La médiation artistique comme un acte créatif et politique
Du latin « mediatio » : « entremise », « intermédiaire », « entre deux », « milieux », la médiation est ce geste de traduction d’un monde à l’autre, d’une discipline à l’autre, d’une personne à l’autre. Créer des espaces de médiation sensible, c’est mettre en scène un espace où la sensibilité participe au débat, où les mondes se parlent, où circulent la parole, la pensée, les émotions, et l’imagination. C’est créer la possibilité de nouveaux liens entre les choses et les gens. La pensée du cadre, la mise en situation, sont porteuses d’éthique et de potentialités. Aussi, ces liens peuvent émerger dans un espace-temps qui a été pensé. Nous pouvons nommer ces espace-temps : « dispositifs expérientiels » ou « agoras sensibles ». L’expérience individuelle et collective y est stimulée, rythmée, selon certains principes, mais on ne sait pas précisément ce qu’il va se passer.
La sensibilité comme outil d’élaboration du monde
L’inspiration poétique comme point de départ
Quel que soit le sujet de départ, nos performances partent d’une expression artistique. La discussion s’organise autour de cet objet commun, ce tiers-objet qu’est l’œuvre, sur lequel rebondit la pensée. Possibilité d’être ému, humble témoignage, libération, chacun reçoit l’œuvre à sa façon.
Concernant la matière artistique, deux idées nous tiennent à cœur. D’une part, l’art et la vie ne sont pas séparés, ils sont faits du même matériau. L’expression artistique est une modalité, une des manifestations de la matière qui compose la vie. C’est pourquoi elle ne se trouve pas que dans les objets d’arts mais aussi dans des moments, par exemple. D’autre part, l’art ne reproduit pas le réel, il le coproduit. Ils s’entre-influencent. Le sommet modifie la base et vice-versa. Tout bouge, tout est bougé.
La sublimation artistique est autant illustration que chemin imaginatif vers des alternatives à la réalité. Les expressions libres, réinventant le langage, recomposant le réel, permettent d’imaginer de nouveaux chemins, pour nous-même, pour le monde.
Illustration, réinterprétation, transformation, ce jeu d’influences entre la pensée poétique et la réalité sociale est fécond de proposition.
Dans nos projets, nous stimulons les interactions entre œuvres et société, et observons les effets de ces échanges sur les représentations et sur l’imaginaire.
L’œuvre est donc notre matière première.
Langues déliées, mondes reliés
Dans un monde dominé par la quantification et la rationalité analytique, l’association libre, l’analogie, la métaphore, l’inconnu, l’irrationnel, l’illogique, le mystérieux, l’inhabituel, mais aussi le témoignage intime, le singulier, font naitre des émotions, activent l’inconscient, ce qui vient renouveler le regard sur les choses. L’écho trouvé permet à chacun de faire des ponts entre sa parole privée, son ressenti, et la parole publique, politique.
Souvent, les idées se forment au fil de la discussion. On voit la pensée s’élaborer et l’extériorisation de la pensée dans sa capacité transformatrice.
La pensée politique est dans la forme autant que dans le fond
Principes d’horizontalité
Maïeutique, les personnes accouchent elles-mêmes de leurs opinions, égalité des intelligences, respect de toutes les paroles, intelligence collective, curiosité pour le point de vue de l’autre, et exigence rhétorique, argumenter son point de vue, sont les principes qui animent ces rencontres.
Nous souhaitons instaurer une liberté de ton qui permet à chacun de révéler son architecture mentale, bien souvent en travaux.
Si nous ne sommes pas d’accord, c’est bon signe. Si les personnes changent d’opinions au fil des échanges, c’est bon signe. Nous créons des agoras citoyennes sensibles qui réhabilitent la richesse du dissensus, dans le respect et l’écoute.
Agir sur les représentations
Les comportements individuels et sociaux sont guidés par des représentations. Ici nous les accueillons, nous les recueillons, nous les questionnons, nous les disséquons. Pourquoi on pense comme on pense ? D’où viennent nos représentations ? Ma pensée est-elle en cohérence avec mes actes ? Mes actes en accord avec mes idéaux ? Les idées, les conceptions, sont mises en discussion collective et soumise à l’examen critique des sciences sociales.
Agora sensible = création d’espace public
En agissant sur les représentations nous souhaitons participer à la composition[1] du monde. Comment orchestrer ces points de vue divergents pour aller vers une société plus juste, plus aimante, plus cohérente ?
Le monde commun n’est pas déjà là, il s’agit de réfléchir à ce que l’on veut voir advenir.
Il s’agit de créer un espace public, de le fabriquer, de faire exister, de lui donner corps et esprit.
Un objet politique
Les rencontres autour des arts, des sensibilités, des goûts, sont l’occasion d’affrontements ou de frictions entre la culture légitime et les cultures populaires, entre les âges, les classes sociales, les quartiers, les genres. C’est une rencontre de mondes, d’histoires. « Étudier les médiations de la culture, c’est donc prendre en compte la double nature de la culture : elle est aussi bien ce qui sépare que ce qui relie »[2]. Ce qui se joue est donc d’emblée politique.
Les arts oratoires étaient considérés chez les Grecs comme un art à part entière. Aujourd’hui, à l’heure des opinions polarisés, des réseaux sociaux et des temps médiatiques courts, il nous semble que nous avons perdu en capacité d’écoute et de réponse en accord avec ce qui vient d’être dit. Remettre cela au cœur des dispositifs d’intelligence collective, c‘est travailler cette facette de la citoyenneté : l’art du débat.
Approches croisées
Le voyage entre sensibilité, opinion et connaissance force l’humilité. Plus on entre en profondeur dans un problème social, plus la forêt de questions est touffue.
L’esprit philosophique, la mise en doute, rencontre les précieux éclairages des sciences sociales.
Les sciences sociales nous permettent de donner un cadre théorique, de revenir à des faits, des idées de grandeur, des tendances, des dates, des processus sur le temps long, pour approfondir, préciser ou élargir les discussions, sortir de l’amnésie historique, entrer dans la complexité et la nuance.
Un cadre dans lequel improviser
« La forme c’est le fond[3] », cette citation de Victor Hugo convient bien pour penser un dispositif expérientiel. La forme est créée pour permettre l’émergence du fond, son ergonomie conditionne ce qui surgit. De plus, les contours de la rencontre doivent révéler les principes éthiques et pédagogiques du projet : sommes-nous au même niveau que les participants, physiquement ? Comment sont-ils accueillis ? Nous cherchons à incarner nos principes, à « walk the talk[4]».
Les conditions de mise en place sont importantes : le format, le lieu, la composition du groupe, les conditions de production, etc. Le rythme, la captation de la vibration collective demande une attention, un calibrage des mots, une entrée en résonance des humeurs. Les rencontres sont orchestrées, dans le but de mettre les participants à l’aise et de les emmener dans un espace sensible inhabituel. Le cadre est mis en scène, le rythme est écrit, mais à l’intérieur du cadre, on ne sait jamais ce qui va être exprimé, quelle énergie va naître, quelle va être l’expérience.
Expérimenter : vivre ce dont on parle
Il ne s’agit pas d’annoncer ce que l’on va faire, il s’agit de le faire. Ces rencontres sont d’abord des dispositifs immersifs qui se vivent. Ils ont souvent besoin du temps long et d’un petit groupe d’individus. Mais tout est possible. L’œuvre c’est l’expérience.
Des enquêtes sensibles à transformer: produire des récits
Les mises en place de ces espaces de rencontres naissent d’interrogations personnelles sur le monde. Ce sont des terrains d’enquête. A partir de contradictions identifiées, de frottements, de sentiments d’injustice, nous partageons nos réflexions, et enquêtons sur le vécu des autres, ouvrons un espace d’échange et de réflexion.
Comment faites-vous en amour, en politique, dans votre rapport à l’histoire ? Qu’est-ce qui guide vos actions ? Quelles sont vos croyances ?
Nous recueillons des témoignages, des gestes, des expressions, qui font office de matériau d’enquête que nous pouvons organiser scientifiquement, ou poétiquement, dans une restitution poétique gestes et récits. La matière fait aussi l’objet de réalisations documentaires, vidéos et sonores.
Les échanges, opinions, gestes, réactions sont un matériau poétique et politique précieux.
Transformer cette matière, c’est mettre en lumière un état des lieux, un état des liens, restructurer l’observé et inventer des alternatives. Produire des récits.
Artisan.e.s, médiateur.rices, libres et enraciné.es dans le réel, dans la lignée d’autres avant nous, explorateur.rices pluridisciplinaires, pédagogues alternatif.ve.s, artistes chercheur.ses, nous ouvrons des espaces de rencontres, pour créer des liens, travailler sur les représentations, découvrir les autres, approfondir des questions, mener des enquêtes sur des terrains sensibles, que nous transformons pour laisser des traces de ce qui a été déposé dans nos âmes. Et changer à notre tour.
Nous croyons en la force de l’art, de la rencontre, du respect, en la richesse de l’altérité, pour voir advenir la solidarité, l’amour, l’esprit critique et la nuance dont nous avons besoin. Nous voulons y croire, ou du moins faire notre part.
Milieux sensibles, mille liens possibles.
« Jusqu’au dernier moment la course sera serrée
entre l’utopie et la destruction »
Buckminster Fuller, in Critical Path (1981)
[1] Pour parler de ces pratiques hybrides, Bruno Latour utilise le terme de Composionnisme dans le manifeste pour son École des Arts Politiques
[2] In Observatoire des politiques culturelles, article de Marie Christine Bordeaux
[3] Victor Hugo dans L’utilité du beau
[4] Walk the talk est une expression utilisée pour parler de cohérence entre idée et comportement, « de l’acte à la parole »
